HADLEN DJENIDI PORTRAIT D’UN POETE-CAMELEON

Hadlen Djenidi est né dans un hameau cévenol de six cents âmes, là où la pierre est sèche et les rêves humides. Sa famille était la seule d’origine algérienne. Ses parents avaient gardé la nationalité algérienne, mais lui se sentait français, totalement français. Petit garçon pieds nus, il courait après les chèvres et, dès quatorze ans, il s’enfonçait dans les forêts à la recherche de Rimbaud et de Verlaine, un recueil plié dans la poche et des cahiers pleins de vers sous le bras.À cette époque déjà, une seule chose le distinguait vraiment des autres enfants du village : il était homosexuel, et dans un hameau de six cents âmes, cela suffisait pour qu’on le regarde autrement, qu’on le moque, qu’on l’isole, qu’on le pousse à se réfugier encore plus loin dans les bois et dans les mots.Sa mère, sa boussole, était femme de ménage.

Elle frottait les carreaux des maisons bourgeoises, lavait le linge des autres, rentrait le soir les mains abîmées et le dos courbé.

Il en est fier, profondément fier.

Jamais il ne rougit de ça.

Au contraire : c’est parce qu’il a vu sa mère s’user pour quelques euros l’heure qu’aujourd’hui, lui qui a servi les plus riches de la planète dans les boutiques Hermès et Dior, regarde avec une attention particulière les prostituées indiennes, les travailleurs philippins traités comme des esclaves modernes, les serveurs pakistanais ou sri-lankais qui courbent l’échine dans les hôtels cinq étoiles de Dubaï ou de Singapour.

Il les voit.

Vraiment.

Parce qu’il sait ce que c’est d’être invisible.Elle lui répétait, sa mère :

« Élève-toi, mon fils. Apprends. Travaille. Ne reste jamais en bas. »

Elle voulait qu’il échappe à la condition ouvrière, qu’il devienne quelqu’un.Puis, à dix-sept ans, le ciel s’est effondré.

Sa mère est morte.

Brutalement.

Elle a laissé derrière elle une petite sœur de douze ans, un vide immense et, peu après, des dettes qui ont tout englouti. Les huissiers ont pris la maison. En quelques mois, il a perdu sa mère et son toit.Ce double arrachement a forgé en lui une certitude froide : plus jamais il ne serait fragile.

À dix-huit ans, cinq cents francs en poche, sans un mot d’anglais, il a pris le train pour Londres.Ce qui suivit fut une ascension fulgurante : plongeur, vendeur, directeur des plus grandes boutiques de luxe à … Londres, Dubaï, Koweït, Australie, Amérique du Sud, Singapour.

Partout où il posait ses valises, il apprenait, absorbait, se transformait.Aujourd’hui, il se décrit lui-même comme un caméléon.

Un caméléon fait de mille strates superposées :

la strate algérienne silencieuse, la strate cévenole de terre et de vin, la strate londonienne, moyen-orientale, australienne, sud-américaine, singapourienne…

Toutes ces peaux, il les a endossées tour à tour.Il y a quatre ans, il a décidé de redevenir transparent.

Il a tout posé (les costumes sur mesure, les clés des suites présidentielles) pour redevenir l’enfant qui écrivait dans les bois et qui regardait sa mère rentrer épuisée mais digne.Son premier recueil, Et cetera… Poèmes et proses, est né.

D’autres suivront.Aujourd’hui, à Singapour, il se donne trois ans.

Trois ans pour écrire les voix qu’on n’entend jamais : celles des femmes de ménage, des serveurs, des prostituées, des migrants invisibles.

Trois ans pour retirer, une à une, toutes les strates, comme on épluche un oignon, jusqu’à retrouver la toute première peau : celle du fils d’une femme de ménage qui n’a jamais eu honte de ses origines et qui, au milieu des plus grands luxes du monde, n’a jamais oublié qui servait vraiment, et qui était servi.Hadlen Djenidi.

Un caméléon qui porte en lui, fièrement, la blouse de sa mère.

Et qui écrit, enfin, pour que plus personne ne soit obligé de baisser les yeux.

www ;hadlen.djenidi.com

NICOLE FIORAMONTI

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