POURQUOI LA CONSTRUCTION EUROPEENNE ETAIT-ELLE SI ENTHOUSIASMANTE A SES DEBUTS ?

1. LE CONTEXTE DRAMATIQUE : « PLUS JAMAIS ÇA ! »

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe était un continent exsangue. Deux guerres mondiales en moins de trente ans (1914-1918 et 1939-1945) avaient causé des dizaines de millions de morts, rasé des villes entières, déplacé des populations et laissé des économies en ruines. La rivalité franco-allemande, qui avait déjà provoqué trois conflits en moins d’un siècle (1870, 1914, 1939), apparaissait comme une malédiction insoluble, menaçant à tout moment de replonger le continent dans l’horreur.

Face à ce désastre, un petit groupe d’hommes d’État et de visionnaires – Robert Schuman, Jean Monnet, Konrad Adenauer et surtout Alcide De Gasperi – partageait une conviction viscérale : il fallait rendre la guerre « non seulement impensable, mais matériellement impossible ». C’est dans ce contexte que Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, prononça le 9 mai 1950 dans le Salon de l’Horloge du Quai d’Orsay la célèbre Déclaration Schuman, aujourd’hui fête de l’Europe. Le texte, largement inspiré par Jean Monnet, contient des phrases devenues historiques :« La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent. […] L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait. […] Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée. […] Le gouvernement français propose de placer l’ensemble de la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe. La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible. »

Cette idée était à la fois géniale et audacieuse : en mettant en commun les deux matières premières stratégiques de l’époque (charbon et acier), on empêchait littéralement la France et l’Allemagne de se réarmer en secret. Beaucoup d’Européens y virent un véritable espoir concret de paix durable après des siècles de conflits sanglants. L’idée semblait révolutionnaire : transformer des ennemis héréditaires en partenaires solidaires.

Alcide De Gasperi adhéra immédiatement et avec enthousiasme à cette initiative. Ancien opposant au régime fasciste de Mussolini (il avait été emprisonné et exilé), originaire du Trentin – une région frontalière marquée par les tensions –, il dirigeait alors l’Italie en reconstruction comme président du Conseil (1945-1953). Pour lui, l’unité européenne était le seul chemin pour réintégrer dignement l’Italie (pays vaincu de la guerre) dans le concert des nations démocratiques et pour éviter qu’un nouveau conflit ne détruise à nouveau le continent.

2. UN PROJET AMBITIEUX ET IDEALISTE

La paix comme objectif premier : Pour la première fois dans l’histoire moderne, d’anciens ennemis choisissaient volontairement la solidarité plutôt que la rivalité nationaliste. La Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), signée en 1951 et entrée en vigueur en 1952, réunissait six pays fondateurs : la France, l’Allemagne de l’Ouest, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Elle créait des institutions supranationales inédites : une Haute Autorité (organe exécutif indépendant), une Cour de justice et une Assemblée parlementaire commune. C’était une rupture radicale avec le nationalisme exacerbé des années 1930 qui avait mené à la catastrophe.

La prospérité et la reconstruction : L’Europe était ravagée matériellement et moralement. Le projet européen promettait non seulement la paix, mais aussi un renouveau économique grâce à un marché commun et à une « solidarité de fait ». Le traité de Rome du 25 mars 1957 marqua une étape décisive en créant la Communauté économique européenne (CEE) et l’Euratom. Il instaurait progressivement la libre circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux, ainsi qu’une union douanière. C’était exaltant de bâtir, sur les décombres de la guerre, quelque chose de totalement nouveau et porteur d’avenir.

Les résultats économiques furent rapides et impressionnants. Entre 1958 et 1970, le commerce intra-européen fut multiplié par 6, tandis que les échanges avec le reste du monde étaient multipliés par 3. Le Produit National Brut (PNB) de la Communauté progressa d’environ 70 %, et le pouvoir d’achat des Européens augmenta en moyenne de 4 à 5 % par an. Ces succès concrets, qui s’inscrivaient dans la période des « Trente Glorieuses », donnaient raison aux fondateurs : l’union économique portait ses fruits.Un idéal européen : Des voix comme celle de Winston Churchill, qui avait appelé dès 1946 à la création des « États-Unis d’Europe », inspiraient beaucoup. Il existait un véritable élan fédéraliste ou communautaire chez de nombreux intellectuels, anciens résistants et jeunes générations qui aspiraient à dépasser les nationalismes étroits.

Alcide De Gasperi incarnait particulièrement cette ambition politique. Il ne se contentait pas de l’aspect économique. Dans son important discours du 10 décembre 1951 devant l’Assemblée du Conseil de l’Europe à Strasbourg, il déclara :« Il faut créer un pont stable entre les nations », reposant sur deux piliers essentiels : « un organe commun délibérant et élu, doté de pouvoirs de décision et de contrôle sur ce qui est administré en commun », et « un budget commun, tirant une partie importante de ses ressources d’un système de taxation ».

Il ajoutait avec urgence : « C’est l’occasion qui passe et qui ne reviendra jamais. Nous devons la saisir et l’inscrire dans la logique de l’histoire. » En 1954, peu avant sa mort, il fut élu président de l’Assemblée commune de la CECA, où il défendit inlassablement l’idée d’une Europe politique démocratique.

3. L’ENTHOUSIASME POPULAIRE ET POLITIQUE

Dans les années 1950, une grande partie de l’opinion publique – surtout en France, en Allemagne de l’Ouest, en Italie et au Benelux – soutenait activement le projet. Les parlements ratifiaient les traités avec de larges majorités. Les succès visibles de la reconstruction et de la croissance économique renforçaient cet optimisme : on touchait du doigt des résultats tangibles.

Il y avait surtout un formidable sentiment de pionnier : on inventait, presque de toutes pièces, un nouveau modèle de coopération entre États souverains, avec des institutions supranationales. Cela paraissait innovant, audacieux et plein d’espoir pour l’avenir.

Les relations humaines et le rôle central de la démocratie chrétienne

Cet enthousiasme était nourri par des liens personnels exceptionnels et par des valeurs partagées. Schuman, De Gasperi et Adenauer formaient une véritable « trinité » démocrate-chrétienne. Tous trois étaient des catholiques convaincus, issus de régions frontalières (la Lorraine pour Schuman, le Trentin pour De Gasperi, la Rhénanie pour Adenauer) et avaient souffert des régimes totalitaires (persécution sous l’Occupation pour Schuman, prison sous Mussolini pour De Gasperi, opposition au nazisme pour Adenauer).De Gasperi et Schuman entretenaient une amitié profonde et « sans réserve ». Schuman écrivait que tous deux étaient « prédestinés l’un à l’autre » au moment où une nouvelle politique pour leurs pays prenait forme. Ils coordonnaient étroitement les positions franco-italiennes et travaillaient ensemble sur des projets comme la Communauté européenne de défense.

De Gasperi et Adenauer partageaient une confiance mutuelle fondée sur la même foi et la même expérience de résistance.

Schuman et Adenauer constituaient le couple central de la réconciliation franco-allemande.

Jean Monnet, plus discret mais essentiel, jouait le rôle d’architecte technique. C’est lui qui avait rédigé l’essentiel de la Déclaration Schuman et qui devint le premier président de la Haute Autorité de la CECA. Il incarnait la « méthode communautaire » : avancer par des réalisations concrètes créant des solidarités de fait.

La démocratie chrétienne a été le ciment idéologique et moral du projet. Inspirée par la doctrine sociale de l’Église (solidarité, subsidiarité, dignité humaine), elle a permis à d’anciens ennemis de se faire confiance. Elle rejetait à la fois le nationalisme exacerbé et le communisme, et offrait une légitimité éthique forte : la paix comme valeur chrétienne de réconciliation et de pardon. Sans cet arrière-plan spirituel et moral commun, le projet n’aurait probablement pas avancé aussi vite ni avec autant de conviction.

Pourquoi cet enthousiasme a-t-il diminué par la suite ?

Aux débuts, l’objectif était clair, vital et presque existentiel : la paix et la reconstruction après l’apocalypse. Aujourd’hui, l’Union européenne est une réalité beaucoup plus complexe, avec des réussites incontestables (plus de 70 ans de paix, marché unique, euro, libre circulation…) mais aussi des critiques récurrentes (bureaucratie perçue comme lourde, sentiment de perte de souveraineté, gestion des crises). Le projet est devenu plus technique, plus élargi (27 États membres) et, pour beaucoup, moins « romantique » et moins porteur de rêve. Nous reviendrons sur un bilan plus détailléet pour se poser la question de son avenir.

En résumé, la construction européenne était enthousiasmante à ses débuts parce qu’elle répondait à une urgence existentielle (éviter une nouvelle guerre) tout en portant un grand idéal humain et politique : transformer des ennemis séculaires en partenaires solidaires, reconstruire ensemble un continent dévasté et inventer un avenir commun meilleur. Des hommes comme Alcide De Gasperi, avec ses relations étroites et confiantes avec Schuman, Adenauer et Monnet, et l’esprit profondément humaniste de la démocratie chrétienne, ont donné à ce pari audacieux une dimension à la fois pragmatique, morale et visionnaire.

EXCUSIVITE DE NICOLE FIORAMONTI JOURNALISTE REVUEDE PRESSE ET D OPINIONS

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